Montréal, 3 avril 2003
COMMUNIQUÉ DE PRESSE
Pour diffusion immédiate
La Fondation Eko Vwa Jean Dominique, section de Montréal, en ce 3 avril 2003, trois ans après l'assassinat de Jean Léopold Dominique et Jean-Claude Louissaint, dénonce l'ordonnance publiée par la justice haïtienne qui conclut que seuls des hommes de main ont perpétré le double assassinat du 3 avril 2000.
La Fondation dénonce cette décision de la justice haïtienne qui ne désigne pas les commanditaires de ces assassinats, ni les raisons du meurtre de Jean Léopold Dominique.
La Fondation demande à tous ceux qui veulent exprimer leur solidarité de se joindre au site de l'International Alliance for justice for Jean : www.justiceforjean.com
La Fondation demande également la solidarité des écrivains et participants du festival littéraire international de Montréal, Métropolis Bleu, pour la fin de l'impunité en Haïti, pour le triomphe de la vérité et de la justice.
Nadine Dominique
Pour la Fondation
(514) 343-0512
DOSSIER JUSTICE JEAN LEOPOLD DOMINIQUE
RAPPEL DES FAITS : UNE ENQUÊTE MARQUÉE PAR DE NOMBREUX OBSTACLES
Le 3 avril 2000, JeanLéopold Dominique, le journaliste et analyste politique haïtien le plus connu du pays, était abattu dans la cour de Radio Haïti Inter dont il était le directeur. Connu pour son indépendance de ton, Jean L. Dominique critiquait aussi bien les anciens duvaliéristes et les militaires que les grandes familles de la bourgeoisie ou ceux qu'il soupçonnait, au sein de Fanmi Lavalas, le parti du président Jean-Bertrand Aristide, de vouloir "détourner ce mouvement de ses principes".
En septembre 2000, l'enquête est confiée au juge Claudy Gassant. Son prédécesseur, le juge Jean-Sénat Fleury, avait demandé à être dessaisi du dossier après avoir reçu des menaces. Le 28 mai 2001, on apprend de sources judiciaires que le sénateur Dany Toussaint, de Fanmi Lavalas, le parti du président Aristide, a été inculpé. Le mandat du juge Gassant, qui prenait fin le 3 janvier 2002, n'a pas été immédiatement renouvelé par le président Aristide et le juge s'est alors réfugié aux États-Unis. Il avait subi de nombreuses pressions après avoir inculpé Dany Toussaint. Depuis juillet 2002, le dossier était entre les mains du juge Bernard Saint-Vil.
Depuis trois ans, pratiquement toutes les institutions de l'État ont fait obstacle à l'enquête. Le ministère de la Justice n'a jamais assuré de façon satisfaisante la sécurité du juge Gassant, pourtant menacé. La police a refusé d'exécuter des mandats d'arrêt. Elle est aussi soupçonnée d'avoir livré un important suspect à une foule de manifestants qui l'ont tué à coups de machette. Le Sénat s'est opposé à la levée de l'immunité parlementaire de l'un des siens, Dany Toussaint, pourtant considéré comme le principal suspect.
Le 25 décembre 2002, Michèle Montas, la veuve de Jean L. Dominique qui a repris la direction de la station, a été victime d'une tentative d'assassinat à son domicile, au cours de laquelle Maxime Séïde, l'un de ses gardes du corps, a été tué. La journaliste a interprété cet attentat comme "un avertissement" à l'encontre de toutes les personnes liées à l'enquête sur la mort de son mari.
Le 21 février 2003, Michèle Montas a annoncé que Radio Haïti Inter cessait ses émissions en raison de nombreuses menaces reçues par le personnel de la radio : "Nous avons déjà perdu trois vies, nous refusons d'en perdre davantage." Dans une lettre adressée à la direction de la station, le 1er février, les journalistes et techniciens de la station avaient exprimé leur profonde inquiétude suite à nombreux incidents survenus depuis le début de l'année.
La directrice de Radio Haïti Inter a cependant précisé que la station ne fermera pas et que la décision de cesser les émissions est temporaire. Ces dernières reprendront lorsque les conditions de sécurité seront réunies.
Le 21 mars, l'ordonnance du juge Bernard St-Vil sur l'assassinat de Jean L. Dominique ne retient que des exécutants parmi les inculpés. Aucune raison ne semble avoir été retenue comme motif de l'assassinat du journaliste.
"Cette ordonnance est également une mauvaise nouvelle pour l'ensemble de la presse haïtienne qui ose critiquer le gouvernement. Elle indique aux ennemis de la liberté de la presse qu'ils n'ont rien à craindre de l'appareil judiciaire", a déclaré l'organisation Reporters sans frontières, après la parution de cette ordonnance.
Montréal, le 3 avril 2003
Lettre ouverte aux écrivains participant à Métropolis Bleu,
Festival littéraire international de Montréal
Il y a quelques années, assister à Métropolis Bleu aurait été un pur plaisir. Auteure haïtienne de passage à Montréal, j'aurais choisi les rencontres sur la traduction, le sujet me passionne. J'aurais tout fait pour assister aux discussions entre Maryse Condé et Dany Laferrière. J'aurais écouté, échangé, enregistré et je serais rentrée à Port au Prince partager avec d'autres les moments magiques vécus par l'écrivain et racontés par la journaliste.
Mais Radio Haïti est silencieuse et je ne me sens plus écrivain. Cesse-t-on de l'être lorsqu'on cesse d'écrire ? Depuis trois ans, depuis le 3 avril 2000, jour de l'assassinat de mon père Jean Léopold Dominique, je n'écris plus. Parce que je suis en colère. Différemment de certains, qui ont besoin de drames et de douleur pour créer, je n'écris que dans la sérénité intérieure. Depuis l'assassinat de mon père, je n'écris plus. Je me bats pour que survive son uvre et pour que justice lui soit rendue.
Un nouvel attentat, le 25 décembre 2002 contre la journaliste Michèle Montas, sa compagne, et des menaces incessantes contre la station nous ont forcés à éteindre nos émetteurs. Je n'écris plus et aujourd'hui je ne parle plus.
Je ne suis pas venue à Montréal assister à Métropolis Bleu, je suis parmi vous parce que j'ai du quitter Haïti. Les assassins de mon père, ceux qui ont commandité ce crime, viennent d'être rassérénés par une ordonnance qui est une insulte à la quête de justice du peuple haïtien. L'impunité a une fois de plus gagné.
Mais, il faut que cette quête de justice que symbolise le dossier de mon père continue. Je vous demande aujourd'hui 3 avril 2003 d'exprimer votre solidarité avec ceux qui se battent pour que l'impunité cesse en Haïti, cette impunité qui encourage la violence, l'anarchie et qui débouchera peut-être, si on n'y met pas fin, sur une nouvelle dictature.
Un parent est la meilleure et la pire des choses. Mais lorsqu'il meurt assassiné, victime de forces de pouvoir et d'argent, ses enfants ne peuvent que se souvenir du meilleur : un homme généreux, un militant honnête, un ami dont l'optimisme réconfortait, et surtout un être qui croyait dans la capacité des êtres à devenir meilleurs.
Je vous demande d'inscrire vos noms au bas de la courte déclaration de la Fondation Eko Vwa Jean Dominique, en ce 3 avril 2003, et de convier les participants, ceux qui sont venus vous écouter et dialoguer avec vous, à la signer également.
J.J. Dominique